L'Euro fort. Pourquoi ?
(...) La cause essentielle de l'appréciation de l'euro est à trouver dans les flux de capitaux qui se dirigent vers la zone euro : depuis 2002, et de manière croissante, les investisseurs non européens accroissent leurs détentions de titres (obligations, actions) en euros, avec des achats nets annuels de ces titres variant autour de 600 milliards d'euros par an. Ceci reflète la hausse du rôle de l'euro, au détriment essentiellement du dollar, comme monnaie internationale de réserve, pour les investisseurs privés comme pour les investisseurs publics : la part de l'euro dans les réserves de change des banques centrales est passée de 14 % en 2002 à 27 % au début de 2008.
Or la zone euro n'a pas besoin de ces financements extérieurs : elle n'a ni déficit commercial ni dette extérieure, c'est-à-dire qu'elle n'est pas vendeuse d'actifs au reste du monde, qu'elle n'a pas la nécessité de s'endetter auprès du reste du monde. Il y a donc une demande croissante d'actifs en euros de la part des investisseurs non européens, et pas d'offre correspondante : le rééquilibrage du marché des actifs en euros, à partir de cette situation initiale d'excès de demande, implique donc une appréciation de l'euro. L'euro fort vient donc du rôle croissant de monnaie internationale de réserve de l'euro.
La situation de la zone euro est aussi totalement opposée de celle des Etats-Unis, or le financement du déficit extérieur (autour de 750 milliards de dollars soit 481 milliards d'euros cette année) implique un recours massif à la vente d'actifs en dollars aux investisseurs non américains, c'est-à-dire l'attraction de l'épargne mondiale vers les Etats-Unis.
Lorsqu'un pays (une région) peut facilement financer un déficit extérieur en s'endettant (c'est-à-dire en vendant des actifs) auprès du reste du monde à un taux d'intérêt faible, puisque les actifs de ce pays sont recherchés, font l'objet d'une forte demande, on dit usuellement qu'il bénéficie "du privilège exorbitant de la monnaie de réserve", expression utilisée (avec jalousie de la part des Européens) pour les Etats-Unis et le dollar dans le passé.
Mais la zone euro bénéficie maintenant aussi du privilège exorbitant de la monnaie de réserve, avec le poids croissant de l'euro dans les portefeuilles internationaux. Seulement elle n'en profite pas pour financer facilement un déficit extérieur, elle subit, à cause de cette situation, une surévaluation de sa devise. (...)
Patrick Artus est membre du Conseil d'analyse économique, directeur de recherche d'Ixis.
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